- Réalisation : René MANZOR
- Production : Francis LALANNE
- Lire le dossier complet “36-15 code Père Noël” paru dans l’Écran Fantastique, Janvier 1990
Les trois mousquetaires ferraillent contre le Père Noël
Les frères Lalanne figurent au générique de “36-15 code Père Noël”. René Manzor à la caméra, Jean-Félix Lalanne à la musique et Francis Lalanne aux finances.
À Avoriaz, après la projection de votre film, Jerry Schatzberg, le président du jury, a traversé la salle pour vous féliciter. Ne regrettez-vous pas de n’être pas passé en compétition ? Vous auriez peut-être un prix aujourd’hui.
- René Manzor : Je ne vois pas les choses comme cela. Pour moi, faire l’ouverture du Festival avec mon deuxième film a été un cadeau formidable, un conte de fées. Vraiment.
- Francis Lalanne : Quelle image plus forte aurions-nous pu rapporter d’Avoriaz que cette image d’un maître à un débutant. C’est cela la vie. Pas les médailles qu’on reçoit, les émotions qu’on partage.
Pour mener à bien votre film, vous avez dû affronter ce que vous appelez le lobby du Père Noël. Expliquez-vous !
- René Manzor : C’est très simple. Je sortais d’un succès, mon premier film “Le passage”, avec Alain Delon. Plus de deux millions de spectateurs en France. Normalement, je n’aurais pas dû avoir de mal à monter le second. Pourtant, j’ai dû attendre trois ans. Les chaînes de télévision ne voulaient pas s’engager. Leurs raisons n’étaient jamais explicites, mais vous savez, quand vous remettez en question le système, quand vous vous attaquez à un tabou, peut-être le dernier tabou, les gens ne suivent pas.
- Francis Lalanne : Je suis devenu producteur parce que personne ne voulait le faire. J’ai mis tout l’argent que j’avais et j’ai entrepris de trouver ce qui manquait. J’ai dû hypothéquer mes biens. Tout cela pour dénoncer le Père Noël !
- René Manzor : Pour dénoncer ce qu’il est devenu. Il n’est là que pour écouler les jouets, pour faire marcher les usines. Il est devenu un tel symbole de consommation… Il a battu à plate couture Saint-Nicholas, qui n’apportait que des friandises. Il a gagné par la force de l’argent. Noël est devenu une fête païenne, une fiesta à la limite de l’indécence, et le Père Noël n’a plus aucun rapport avec le merveilleux. Il est injuste, il apporte quinze trains électriques à l’enfant riche et rien au pauvre. Il oblige surtout les parents à mentir. À quoi bon ? Dans la culture sud-américaine, le personnage n’existe pas. Il n’y a pas de mensonge. Les parents, là-bas, perpétuent les Rois mages. De la même façon que dans l’Évangile ceux-ci ont apporté des cadeaux à Jésus, ils offrent des cadeaux à leurs enfants, et ces enfants savent que leurs parents se saignent pour eux.
Si vous-même vous avez des enfants, vous ne leur ferez donc pas croire au Père Noël ?
- René Manzor : Non, je ne leur ferai pas croire à ce qui déboule de la cheminée. Pour moi, le monde est tripartite ; il y a le merveilleux, le réel et l’au-delà. Le Père Noël n’incarne pas le merveilleux, il est une arme de propagande. Le merveilleux, ce sont les elfes, les fées. Jamais on est obligé d’expliquer à un enfant que les fées n’existent pas. Mais quand il s’aperçoit que le Père Noël est une chimère, il en porte le deuil toute sa vie. Dans le sac où il jette le Père Noël, il jette aussi une partie de ses convictions.
Comment s’est passé votre collaboration réciproque ?
- René Manzor : Francis joue un peu pour moi le rôle de miroir. C’est mon premier critique, mon premier conseiller. Notre rapport est à la limite de la gemellité. Nous avons un an moins quatre jours de différence. Nous continuons à travers le cinéma nos jeux d’enfants.
- Francis Lalanne : Je suis son premier spectateur. Son premier supporter aussi. D’ailleurs, dans son film, je me suis retrouvé à 300%. René a un style. Je pense qu’on l’aime ou qu’on le déteste à cause de ce style. Il a son rythme, sa façon de raconter les histoires, qui ne ressemblent à rien de ce que je connais. Il est hors norme.
- René Manzor : Le combat qu’il décrit est celui que tout le monde, un jour, s’est livré entre soi et soi. Entre l’enfant qu’on a été et l’adulte qui est comme un monstre dans les entrailles. Soit il étouffe l’enfant, soit il continue à le faire vivre.
Votre film est violent… Conseillez-vous “36-15 code Père Noël” aux enfants ?
- René Manzor : Oui, à partir de l’âge de raison, 7 ans. C’est à cet âge que les enfants vivent ce combat. Pour eux c’est une aventure. La véritable violence, elle était en Roumanie, à Panama. Elle fait peur, mais personne ne dit aux enfants de ne pas regarder. L’éducation, pourtant, selon moi, a une exigence, à part l’amour, c’est la protection. La protection contre le monde extérieur. Il faut toujours expliquer les choses aux enfants, sans jamais leur mentir.
Michel VAGNER