- Réalisation : Jean DELANNOY
- Rôle de Francis : Joseph
Joseph le charpentier par Francis le chanteur
Si Francis Lalanne fut l’interprète de Joseph dans le Marie de Nazareth de Jean Delannoy, ce n’est pas un hasard : entre le chanteur de La maison du bonheur et le père adoptif du Christ, s’est tissée une histoire d’amour depuis l’enfance.
Durant le tournage du film, l’acteur a tenu le carnet de bord de son personnage. C’est devenu une sorte d’autobiographie de Joseph, signée Lalanne : Le journal de Joseph.
Certains trouveront déplacé qu’un troubadour à cuissardes soit le premier à oser faire "parler" saint Joseph, avec un lyrisme très contemporain. D’autres seront touchés par l’approche délicate de sa méditation et le respect profond de l’auteur pour son personnage et sa tradition ecclésiale.
Francis Lalanne s’explique ici de cette audace, dans une conversation à bâtons rompus sur l’amour, la paternité, la Foi, Dieu, la famille et, bien sûr, saint Joseph. Surprenant.
- Les Écritures sont muettes sur Joseph, les plus grands maîtres spirituels ont été discrets sur lui, et vous, baladin de la fin du 20ème siècle, vous le faites parler d’abondance. C’est gonflé, non ?
Je n’ai même pas songé que ça pouvait être de l’audace. La grande spécificité de notre religion, et son postulat de base, c’est le principe d’incarnation : Dieu s’est fait chair. Il n’y a que dans notre religion que cette folie est exprimée de façon aussi pointue et précise. Or c’est un peu ce qui m’est arrivé… On dit d’habitude qu’un acteur épouse le personnage. Moi c’est le personnage qui est venu m’habiter. Joseph s’est "incarné" en moi durant tout le tournage de ce film. Ce livre a été écrit d’un jet, dans un état presque second. J’ai été traversé par des émotions puissantes, presque des visions.
- Vous n’y allez pas un peu fort ?
Non, cela n’a rien d’étonnant : Joseph, j’ai grandi avec lui.
- Un ami d’enfance ?
Mon parrain, un grand poète uruguayen, se prénommait Joseph. Cet oncle m’a élevé dans cette dévotion au père adoptif du Christ. Dès ma plus tendre enfance, il m’a donné la fierté de ce prénom caché : je m’appelle Francis Joseph. Chaque soir, je récitais le Ruego a san José (prière à saint Joseph) avant de m’endormir, devant une peinture qui représentait saint Joseph portant l’Enfant-Jésus ; ce tableau devant mon lit protégeait ma chambre… On m’a toujours fêté la Saint-Joseph, jamais la Saint-Francis. Je voulais être charpentier quand j’étais petit. Si j’avais rencontré quelqu’un pour m’initier à ce métier, je ne chanterais sans doute pas aujourd’hui.
- Cette dévotion explique pourquoi Jean Delannoy vous a confié le rôle ?
Non ! Justement, non ! C’est une histoire incroyable, tellement incroyable que je n’ose pas la raconter… Une nuit, j’ai rêvé que je jouais le rôle de saint Joseph dans un film. Au réveil, je n’y attache pas plus d’importance que cela : Joseph, je vis avec lui. Ce qui m’a seulement surpris, c’est cette histoire de film, la précision de certaines images, mais, bon… Trois jours plus tard, j’assiste à la projection d’un court métrage réalisé par une amie (elle interprète d’ailleurs sainte Anne dans le Marie de Nazareth). À l’issue, nous discutons avec une casting-directeur. Celle-ci évoque le long métrage qu’elle prépare avec Jean Delannoy. Je m’exclame : « Ah bon, Delannoy tourne encore ? » - « Oui, c’est un film qui s’appelle Marie » - « Marie, la mère de Jésus ?… » - « … Oui, Marie de Nazareth ». Un blanc. Je lui dis tout à trac : « Bien sûr vous n’avez pas trouvé d’acteur pour interpréter Joseph ! » - « En effet, me répond-elle, c’est le seul acteur qu’on ne trouve pas. Mais comment le savez-vous ? » - « … Parce que c’est moi qui jouerai Joseph ! » - « Impossible ! La production et le réalisateur ne veulent pas de vedette, seulement des inconnus ». Durant une heure, j’ai essayé de la convaincre qu’elle me laisse tenter l’aventure en passant l’audition sous une fausse identité. Finalement, elle a accepté.
Je me rends à la première audition : là, comme par enchantement, personne ne me reconnaît. J’avais l’impression d’être invisible. Je me suis même fait jeter par le vigile à l’entrée ! J’entre dans le bureau de Delannoy. Il était de dos, ça grouillait de monde. Il se retourne vers moi, plante ses deux yeux bleu aigle dans les miens et dit : « C’est ça… Joseph ». Son assistant – que je connaissais par ailleurs et qui, lui non plus, ne m’a pas reconnu – note ma fausse identité : « Francis Joseph, né à Dunkerque, le… Vous avez une photo ? ». La seule que j’aie sur moi est celle du baptême de ma fille à Rome par Mgr Etchegarray. Je la lui donne.
Ils me rappellent… Je passe la seconde audition. Jean Delannoy me confie le rôle. En fait, il m’avait choisi dès la première rencontre. Quand il a fallu lui avouer la vérité, il a simplement dit : « Lalanne ? Bon… Tant pis. Je veux que ce soit lui ».
- Étiez-vous prêt, intérieurement, à interpréter "celui qui fut choisi pour prendre le Christ par la main", selon votre expression ?
Juste avant d’être Joseph, je suis devenu père. Et de même que Joseph m’a nourri, ce que j’ai vécu a nourri le personnage de Joseph. Une sorte de fusion. Parmi les dates qui sont en tête des chapitres de mon livre (elles correspondent aux différentes étapes du tournage), deux n’ont rien à voir : le 13 août 93 et le 1er septembre 94. Ce sont les dates de naissance de mes deux filles. Être père fut pour moi le premier pas vers mon personnage, car l’âme de Joseph, c’est l’âme de l’homme qui devient père par la volonté du ciel et la force d’aimer.
- Selon vous, la paternité est un acte volontaire ?
L’enfant prend chair en la femme et il grandit en elle. L’homme ne pourra jamais saisir totalement ce qu’est la maternité, qui demeurera toujours un peu abstraite pour lui. Quand j’ai sorti notre premier enfant du ventre de sa mère, la sensation que j’ai d’abord éprouvée fut de l’avoir adopté. La maternité est selon moi un acte d’incarnation, la paternité un acte d’adoption. Une mère peut également le ressentir, surtout quand elle adopte un enfant. Ce n’est pas parce qu’on adopte qu’on est un père au rabais. Joseph est pleinement père. L’adoption est une des formes les plus religieuses de l’amour car elle ne se nourrit pas d’évidences. La femme qui vit l’extraordinaire expérience de la maternité porte en elle une certitude que l’homme n’aura jamais. Mais il pourra ressentir une évidence. La paternité peut être un chemin de foi. Car la foi est une certitude, jamais une évidence.
- Vous avez toujours été chrétien ?
Oui. J’ai même réussi à rester chrétien en allant dans un collège de Jésuites, ce qui révèle du miracle.
- Votre foi a-t-elle impliqué des choix dans votre carrière ?
Oui. D’abord le choix de la revendiquer. J’ai été très impressionné, enfant, par l’histoire de saint Pierre qui renie son ami Jésus, qui, au moment de le défendre, hurle avec les loups. Ça m’a toujours épouvanté. Je ne lui jette pas la pierre et je crois que tout homme a des circonstances atténuantes. Mais j’ai attaché une importance cruciale à toujours affirmer ma foi quand on me le demandait : « Oui, je suis avec Jésus de Nazareth. Je crois en Christ vivant et ressuscité ». Quitte à recevoir des quolibets.
- Vous acceptez le Credo catholique ?
J’accepte tout, et je le revendique.
- Vous avez pourtant davantage une image d’anarchiste que de chrétien ?
Je n’ai jamais fait de prosélytisme, en rien, mais je n’ai jamais renoncé à dire ma foi. Je le fais plus spécialement en ce moment à l’occasion de ce film et de ce livre. Ce qui ne m’empêche pas d’être anarchiste…
- Michel Delpech dit dans son livre L’homme qui avait bâti sa maison sur le sable qu’il s’est retrouvé marginalisé dans le monde du show-biz après sa conversion. Et vous ?
Je ne me suis pas converti mais j’ai toujours été marginalisé. Pour deux raisons : ma foi, et le fait que je n’ai pas de complexe. Et surtout pas le complexe de ma foi ! J’ai passé mon enfance en Amérique du Sud et mon adolescence à Marseille. Or le Marseillais est un être qui n’a pas de complexe, et il n’y a rien de plus exaspérant ! Cela exaspère particulièrement l’intelligensia…
- Comment saint Joseph peut-il aider un homme à être père aujourd’hui ?
En l’aidant à accepter, avec une immense humilité, une immense indulgence, que sa femme lui échappe, sans que leur relation soit entamée. Comme Joseph accepte tout de Marie, même le fait de ne jamais avoir de relation avec elle. Le plus difficile au moment d’être père est le sentiment d’être exclu de l’aventure de l’incarnation. Il y a un tel chamboulement dans le métabolisme et la psychologie de la femme qu’elle peut avoir tendance à moins s’investir dans sa relation avec l’homme.
Joseph peut apprendre à l’homme à accepter de ne plus être l’unique centre d’intérêt de la femme. Cette humilité de l’amour désintéressé, qui n’est pas un amour de possession, de passion, mais un amour en l’Esprit, un amour qui ne peut être entaché de souillures. Un amour que rien ne peut remettre en question, ni les humeurs de l’autre, ni les malentendus, ni la confusion des sentiments, ni les distances… Rien. Un amour indestructible, avec un grand A. Un amour divin, vers lequel tout homme doit tendre.
- La Sainte Famille c’est, selon vous, La maison du bonheur ?
Je ne veux pas proclamer de vérités générales, ni faire de ce livre un guide "Bonheur, mode d’emploi". Je voudrais seulement qu’il suscite une prise de conscience. On est dans un monde où ce qui est normal, c’est d’avoir des parents divorcés, et où il est anormal d’avoir un père et une mère qui s’aiment. Un monde qui devient fou. Je veux dire aux gens : croyez que la fidélité, l’amour dans le couple, le bonheur en famille, c’est possible.
- Priez-vous en famille ?
Oui. D’ailleurs, je crois qu’on ne peut avoir une relation simplement individuelle avec Dieu.
- Quel passage d’Évangile vous touche plus particulièrement ?
Le lavement des pieds. Le Christ demande à ses disciples d’apprendre d’abord à être serviteurs. C’est ce que j’essaie de mettre en pratique dans ma vie.
- Vous décrivez Jésus comme un enfant blond ?
Uniquement parce qu’il est blond dans le film.
- Et vous le faites marcher très tôt, à sept mois…
Comme c’est un être qui fait les choses mieux que les autres, j’ai pensé qu’il devait marcher plus vite que ma propre fille qui s’est lancée à neuf mois. J’ai estimé que Jésus pouvait le faire à sept : c’est quand même le Christ…
- Dans votre livre, justement, le Christ est le fils de Dieu, la Vierge est vierge, Joseph la respecte, on croise également des anges… Ça ne doit pas être bien vu de certains théologiens ?
J’ai reçu ces vérités, je n’ai pas à les trafiquer. Je suis parti de cette histoire telle qu’on me l’a transmise pour créer des relations avec les personnages. C’est à mon avis la seule histoire intéressante car elle situe l’amour à un tel niveau que l’homme ne peut qu’en sortir épuré et grandi.
- Craignez-vous Dieu ?
Oui. La crainte élève, la peur rabaisse. Craindre Dieu, c’est le commencement de la sagesse car c’est un don de l’Esprit Saint que de concevoir l’immensité de l’œuvre divine et de s’incliner devant sa grandeur infinie. Mais avoir peur de Dieu comme on a peur des flics, c’est douter de son amour, ne pas croire en sa miséricorde.
- Vous avez pleuré, dites-vous, en racontant la mort de Joseph, à la fin de votre ouvrage. Est-ce que sa mort vous a posé la question de votre propre mort ?
(long silence)… Joseph est mort heureux. J’ai pleuré parce qu’il est parti. Comme lorsqu’on perd un être cher. Je ne crois pas en la mort, je crois en la vie éternelle. Mais voilà qu’on vit sur cette terre, et que des gens aimés s’en vont, et ça, c’est insupportable…
- Vous avez eu du mal à le "faire mourir" ?
Chaque jour je retardais l’échéance, j’écrivais une page de plus pour repousser l’heure. J’ai achevé ce livre il y a un an, le 15 août 1994, à 4 heures du matin. Joseph venait de mourir. L’azur était plein de nuées roses. Je me suis mis à prier, à demander un signe que je n’avais pas rêvé tout ce que j’avais écrit. J’ai même exigé un signe. J’habite une maison qui donne sur la Seine. Je me suis assis sur le quai. J’ai aperçu une péniche qui glissait sur le fleuve. Elle a traversé mes yeux jusqu’à ce que je déchiffre son nom : "l’Archange". Mon ange était en train de me consoler.
Propos recueillis par Luc Adrian