~ ÉMISSIONS EN ÉCOUTE SUR THE RADIO ~
- du 07/05/1984 - “C’est la nuit” sur France Inter
- du 24/09/1984 - “C’est la nuit” sur France Inter
- du 01/06/1986 - “Grand Format” sur RTL
- du 20/09/1986 - “Quotidien Pluriel” sur France Inter
- du 09/05/2006 - “Les Peopleries” avec Cyril Hanouna sur RIRE ET CHANSONS
- du 10/05/2006 - “On refait la télé” sur RTL
- du 12/05/2006 - Interview avec “Frédéric Taddéi” sur EUROPE 1
- du 16/05/2006 - “Les Grandes Gueules” sur RMC
- du 18/05/2006 - “La tête dans les étoiles” sur RTL
- du 22/05/2006 - Émission de “Daniel Schick” sur EUROPE 1
- du 22/05/2006 - “Podcast” par FGL
- du 01/06/2006 - “Happy Days” sur NOSTALGIE
- du 05/01/2007 - “On ne pouvait pas le rater” sur RTL
- du 16/01/2007 - “Les Grosses Têtes” sur RTL
- du 05/03/2007 - “La tête dans les étoiles” sur RTL
- du 05/03/2007 au 09/03/2007 - “Interview de Stars” sur France Bleu Haute-Normandie
- du 05/05/2007 - “Le coup de coeur de Chérie M” sur CHÉRIE FM Étang de Berre
- du 15/09/2007 - “Chérie M” sur CHÉRIE FM Étang de Berre
- du 25/05/2008 - “Laurent Baffie” sur EUROPE 1
- du 25/06/2008 - “La compil'” sur FRANCE BLEU

~ RETRANSCRIPTION ~
• Émission du 01/06/1986 - “Grand Format” Sur RTL*
- Émission présentée par Évelyne PAGES.
- Invité : Francis LALANNE.
- Intervenants : Mamita, Papito, Jean-Félix LALANNE, Antoine LECCA, Irène LAMBERTON, Joël CARTIGNY, Léo FERRÉ, Richard HUBERT, Patrick DUPONT.
Évelyne Pages : Francis Lalanne, “le plus classique des chanteurs de demain”, est-ce que c’est comme ça qu’on peut vous présenter ?
Francis Lalanne : J’aime bien ça…
- Alors, classique à la fois par la réthorique, par la forme de pensée, d’expression, et par l’aspect extérieur car vous vous présentez à moi aujourd’hui comme un Don Juan de Mozart, comme le Don Giovanni jeune, le cheveu long toujours… on a presque la même longueur d’ailleurs…
- Vous allez me faire rougir…
- Sous votre habit bleu, vous êtes… je ne sais pas… je dirais un personnage, le jeune homme qui écrit du tableau de Fantin La Tour… Y’a pas beaucoup de lumière dans le studio, vous aimez la pénombre ?
- Écoutez… la pénombre non, mais j’aime bien la lumière diffuse, la lumière impressionniste, je suis un être par vocation expressionniste parce que je m’exprime sur la scène et donc j’ai un contact comme ça, fort, très direct, très…, j’allais dire très trait, t r a i t, qui passe par le trait de l’expression. Alors quand j’écris et que je me retrouve moi, face à mon monde intérieur, j’aime bien donner libre cours aux impressions… et donc, la lumière diffuse est porteuse d’impressions…
- Et bien précisément, GRAND FORMAT se propose de faire entrer la lumière tout court dans votre monde intérieur. Nous avons une heure et demie pour faire ce petit morceau de chemin ensemble. Alors je vous propose de remonter un peu le cours du temps. Je vais vous prendre par la main et vous emmener vers votre enfance, un peu comme quand votre maman vous chantait des chansons de sa voix très douce et très particulière… Nous allons nous aussi nous laisser bercer par votre mère…
Mamita :
« Il a grandi dans l’amour, la joie, le travail et le rêve. Alors le jardin de notre maison, à Mont de Marsan ou à Marseille, était toujours plein d’enfants. Il organisait des jeux qui ressemblaient, comme une grande mise en scène, avec des déguisements, des textes à dire, des tournois, des musiques. Quand il a pris conscience qu’il était l’aîné de la famille, il a compris qu’il avait une mission à remplir, et il l’a fait. Il l’a fait très très sérieusement. Il a vécu toujours comme dans un monde à lui. C’est seulement quand il est venu à Paris pour faire ses études de lettres à la Sorbonne qu’il a vraiment touché la réalité. Et il a beaucoup souffert… »
- C’est émouvant d’entendre ma mère.
- Un accent uruguayen…
- Oui oui
- Car votre maman est uruguayenne…
- Maman est uruguayenne, d’ailleurs moi je parlais espagnol avant de parler français quand j’étais petit, parce que papa était rarement là donc, on parlait, on a été élevé en espagnol. J’ai appris le français à l’école. C’est pour ça, quand je me bats pour la chanson française, c’est vraiment pas un acte chauvin ou campagniliste… C’est vraiment je crois, parce que c’est une langue que j’ai appris à connaître, que j’ai découvert, et que j’ai appris à aimer vraiment de la manière la plus désintéressée qui soit, sans aucune autre raison que la séduction qu’elle a opérée sur moi.
- Vous pensez en espagnol ?
- Je pense en espagnol, j’écris en espagnol, j’écris en français aussi. L’amour que j’ai pour l’espagnol ça serait un peu l’amour que j’ai pour ma mère, et l’amour que j’ai pour le français, l’amour que j’aurais pour ma femme par exemple.
- Retrouvons encore une fois votre mère pour continuer de feuilleter cet album de souvenirs. Elle a parlé de souffrance, nous y reviendrons, elle a dit « il a commencé à souffrir en Sorbonne ». Et là on retrouve la maison du bonheur avec maman…
Mamita :
« Il est fort, il peut supporter tout le poids de problèmes, de projets, de rêves de ceux qu’il aime, il ferait l’impossible pour les réaliser. Il est fragile à la fois, extrêmement sensible, un rien peut le blesser, par exemple le monde de son enfance que je viens d’évoquer est pour lui sacré, mais avec une vie intérieure aussi assez complexe, il fallait le comprendre… »
- Ça c’est sûr, je suis pas toujours facile à comprendre… Quand je l’écoute parler, j’entends une musique, c’est comme si elle chantait, j’ai toujours été bercé par cette musique-là. Je crois que le premier éveil à la musique, c’est l’accent de ma mère et sa façon de respecter le français. Quand elle parle en français, maman, c’est un acte… c’est un acte de respect, de déférence, d’amour… et je crois qu’elle m’a communiqué ce respect du français, cet acte de parler français, d’écrire français, de dire le français, et en même temps, cette musique, comme ça, qui vient de là-bas et qui est pour moi la musique du soleil… Quand je regarde le soleil, j’entends la musique de ma mère.
- Et précisément Francis Lalanne, nous allons rester dans la musique de votre pays puisque nous demandons à nos invités de composer le programme musical de GRAND FORMAT, et c’est souvent vraiment un reflet de leur personnalité. Le premier disque que vous avez choisi est de Victor Jara. Alors, Victor Jara est un chanteur chilien, c’est un martyr également…
- C’est un martyr de la chanson. Je pense qu’on a beaucoup parlé de son martyre mais c’est surtout quelqu’un qui a fait beaucoup évoluer la musique en Amérique du Sud, et il a su éveiller le peuple à cette “nouvelle chanson”, parce qu’il avait très vite compris que c’était un moyen de résistance politique, un des derniers moyens vraiment populaires, et il l’a payé très cher, il l’a payé de sa vie.
- Comment est-il mort ?
- On lui a coupé les deux mains sur un billot, dans un stade. On lui a demandé de continuer à chanter s’il osait… il a continué à chanter ses chansons… et donc à ce moment-là, on lui a tiré dessus. Il est mort et dans le stade entier, tous les gens ont repris sa chanson…
~ Pause musicale avec Victor JARA, “El derecho de vivir” ~
- Francis Lalanne, nous avons tout à l’heure écouté votre maman évoquer “La maison du bonheur” que vous avez si bien chanté, c’était votre premier grand succès grand public Francis, et bien maintenant je vous propose d’écouter votre papa… Alors je ne sais pas, s’il faut parler de survol de l’arbre généalogique ou de curriculum vitae, vous me direz plus tard…
Papito :
« Il est né comme moi à Bayonne, et comme moi a reçu le baptême sur les mêmes fonds baptismaux de la cathédrale, à de nombreuses années d’intervalle. Côté paternel, la famille est basquo-béarnaise et côté maternel, ses racines sont phénitiennes. Dès son plus jeune âge, il m’est arrivé de lui vanter la devise de Guillaume le Taciturne que vous connaissez peut-être “Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer”. Cette devise, il s’est employé à la suivre et, me semble t-il, en a dépassé la portée. J’ajouterais que je lui avais toujours souligné cette autre maxime de Voltaire “Le succès est le produit de trois facteurs : l’intelligence, le travail et la chance”. Il semble bien que tout cela, y compris le sourire qu’il a su garder, lui ait profité au delà du rêve… »
- Le contraste est magnifique Francis.
- Ah oui, c’est géant.
- Quel couple extraordinaire que celui formé par vos parents !
- Surtout que papa, il a plus que vingt ans de plus que maman, papa a quatre-vingts ans…
- Il a une voix très très jeune.
- Ah oui, c’est quelqu’un de dynamique…
- Mais alors, vous avez vu, votre maman, c’est tout le romantisme, et lui, c’est l’ingénieur des Ponts et Chaussées… alors, point à la ligne, voici, né à, quand… c’est tout juste s’il ne donne pas votre mensuration et votre tour de taille.
- Je crois que papa… c’est curieux parce que quelque part dans sa vie, ça a toujours été le contraire de ça parce que mon père a mené une vie d’aventurier complétement folle parce qu’il a passé trente ans de sa vie au Moyen-Orient comme fonctionnaire international des Nations Unies. Il est resté très peu de temps ingénieur des Ponts et Chaussées, quoique pour lui ça soit un de ses principaux titres de gloire… mais je crois que c’est surtout quelqu’un de très timide et donc il se réfugie toujours derrière de grandes sentences, de grandes phrases comme ça…
- Je me souviens vous avoir entendu aux “Grosses Têtes” citer votre père qui vous disait « N’oublie jamais que les femmes, c’est comme les maisons, y’a toujours un entre-sol, donc si tu crois être le premier… » c’est ça ? Je raconte mal…
- La phrase exacte, c’est : « Quand une femme te dit que tu es le premier, pense à ces immeubles qui ont un entre-sol ». Mon père m’a toujours élevé avec des maximes comme ça, avec des poèmes, avec des citations d’auteurs… et c’est lui qui m’a mis mes premiers livres entre les mains quand j’étais très jeune d’ailleurs, ça a commencé déjà à huit ans, il me mettait déjà des livres sérieux dans les mains, entre huit et neuf ans, j’ai lu tout Balzac. Grâce à lui, j’ai été vieux très vite et heureusement. Je dis vieux parce que j’ai un grand respect, je trouve qu’on gagne beaucoup de temps à ne pas être jeune trop longtemps parce qu’on finit par arriver à cette synthèse, j’allais dire mythologique, qui est d’arriver à un état où la vieillesse sait et la jeunesse peut. Mais, en plus de ça, il m’a éveillé au théâtre, c’est lui qui m’a éveillé à la poésie, parce que j’avais toujours en face de moi quelqu’un qui avait ce côté un peu péremptoire qui me fascinait… à la fois mon père et mon grand-père…
- Francis, comment êtes-vous arrivé aux “Grosses Têtes” ?
- Ah ben ça, c’est une des aventures les plus cocasses et je dois dire dont je suis le plus…
- Fier ?
- Oui et heureux en tout cas…
- Et étonné non ?
- Oui parce que vraiment, c’est une chose à laquelle je n’aurais jamais pensé et vraiment ça m’a beaucoup apporté. Y’a pas beaucoup de gens finalement pour qui j’ai une très très haute estime dans cette profession mais Philippe Bouvard en fait partie, et je crois que c’est quelqu’un d’assez rare parce qu’il a une espèce d’instinct… comme ça sous une apparence assez érudite… d’instinct, j’allais dire humain c’est-à-dire quelqu’un qui a une approche humaine des gens qui est très intéréssante, en ce qui me concerne par exemple, c’est pas du tout le chanteur qu’il a invité, c’est la personne qu’il a rencontrée un jour à l’occasion d’un interview, et donc il a senti en moi cette espèce d’envie de rire et de m’amuser. Et tout de suite j’ai retrouvé dans cette émission une des choses qui, pour moi, fait partie de la tradition française à laquelle je suis le plus attaché, c’est cet esprit gaulois, cette truculence gauloise, cet humour gaulois, un petit peu comme ça, tendancieux quelque fois, mais qu’à mon avis il faut conserver parce que ça fait partie d’une tradition comme Voltaire et Rousseau…
- Et Rabelais !
- Et Rabelais, oui.
~ Pause musicale avec Francis LALANNE, “La maison du bonheur” ~
- Francis Lalanne, nous évoquions tout à l’heure, le tout petit garçon, au berceau pratiquement, dans les bras de sa mère et puis sur les genoux de son père, maintenant, voici le chef de famille, le chef du clan Lalanne, évoqué à son tour par le petit frère Jean-Félix…
Jean-Félix :
« Francis a toujours été un peu le chef de famille, il n’a pas changé… Francis, il était star au berceau déjà… Il a toujours été excessif, que ce soit dans la générosité ou dans la colère, je veux dire qu’il n’y avait pas vraiment de demi-mesure, c’était ou toute tendresse ou toute colère. Et maintenant, c’est encore pareil. Les gens qui prennent ça pour une démesure, comme si c’était le fait qu’il est une vedette de la chanson qui fait qu’il a des excès de colère ou son côté excessif, se trompent car c’est vraiment un côté qu’il a toujours eu… »
- Je repense à ce que disait ma mère tout à l’heure à propos de mon monde intérieur, je crois qu’il y a des moments dans ma vie où je suis assez hermétique, c’est-à-dire où je me referme complétement, je me replie complétement sur moi-même, enfin sur mon monde intérieur. C’est les moments, en général, dans lesquels je suis le plus difficile d’accès, et peut-être de temps en temps le plus déroutant. Dans ces moments-là, c’est vrai que j’ai tendance à sortir les griffes quand on rentre dans mon champ magnétique mais ça fait pas partie d’une volonté d’agresser les gens, c’est surtout une volonté de me retrouver, de me recharger…
- Il a dit, Jean-Félix, que vous étiez né démesuré…
- Il a dit que j’étais excessif, oui c’est vrai, je suis excessif, c’est vrai que je ne peux pas m’économiser. Quand j’ai quitté la maison, j’ai quitté justement dans le but vraiment de quitter le confort, parce que j’étais tellement heureux… j’ai eu une enfance tellement heureuse que je me suis dit : « Si tu attends un peu avant de partir, tu ne pourras plus partir ». Alors, il fallait que je me fasse des anti-corps, il fallait que j’apprenne un petit peu la vie, il fallait que je me cogne très dur à la vie, et c’est ce que j’ai dit à mes parents, je leur ai dit : « Il faut que je sois un peu livré à moi- même et que j’affronte le monde dans sa cruauté et dans sa crudité ». Alors je suis parti, et quand je suis parti, j’ai coupé complètement les ponts avec ma famille. Je suis donc parti seul, et j’ai voulu rester seul jusqu’au bout, et ça a été pour moi une expérience très très douloureuse qui a duré environ, de l’âge de seize à dix-neuf ans, à peu près l’époque où j’ai commencé à chanter. Une période vraiment, où j’ai vécu les choses à deux mille à l’heure, les choses les plus extrêmes, les plus violentes, les plus douloureuses, où j’ai tout découvert en même temps d’un seul coup, comme ça d’un seul bloc, sur la vie, et qui s’est prolongé ensuite avec ma carrière de chanteur… et un contact vraiment très très direct et très primaire avec les gens, avec le trottoir, avec la rue, avec tout ça… Comme j’avais en moi un coefficient de disponibilité assez fort de par ma sensibilité à tout ça, c’est donc ce que j’ai mis en priorité dans ce que j’ai écrit…
- Francis Lalanne, nous allons écouter un peu de musique, toujours choisie par vous, Oum Kalsoum. Pourquoi cette très grande chanteuse égyptienne ?
- Ça c’est mes racines puisque tous mes grands-parents sont libanais, j’ai donc été très jeune initié à la culture orientale, et Oum Kalsoum, pour moi, c’est vraiment une déesse, ça fait partie des dieux vivants, des déesses vivantes, de la mythologie… j’allais dire artistique vivante… c’est une référence pour moi, par rapport justement à l’idée que je me fais de la perfection et de la puissance d’amour qu’on peut mettre dans l’interprétation en tant que chanteur et en tant qu’acteur…
~ Pause musicale avec Oum KALSOUM ~
- Francis Lalanne, tout à l’heure, nous parlions de vos études en Sorbonne, on est passés vite parce que le temps nous est compté. Vous avez été écolier avant d’être étudiant en Lettres, il ne faudrait pas sauter cette période qui me paraît intéressante surtout parce que nous avons un témoin, votre ami d’enfance Antoine…
- Oh… Antoine…
Antoine Lecca :
« Je le revois encore maintenant, venir au collège : il arrivait avec un manteau qu’il avait, je crois, pris à sa mère, il avait une écharpe l’hiver mais qu’il ne portait pas de façon commune, au lieu de porter son écharpe autour de son cou comme tout le monde, il la portait autour de ses oreilles nouée sur sa tête comme un oeuf de Pâques; il avait un vieux cartable, un gros cartable dont la poignée avait disparu depuis longtemps et il portait le tout, comme ça, sur sa poitrine, et il arrivait comme ça en cours dans le petit matin. Ces distractions, à l’époque, c’était surtout le théâtre, c’était les filles, c’était la poésie, c’était tout ce qui lui permettait de s’évader… »
- Ah, il vous dit pas tout…
- Non, mais il raconte bien…
- J’ai écrit une chanson pour lui qui s’appelle “Toi mon vieux copain”. Je dis “copain” dans la chanson, mais quand je pense à lui, c’est mon ami je crois…
- C’est Montaigne et La Boétie…
- Ah vraiment, en plus lui, c’était vraiment le contraire de moi, c’était quelqu’un qui était… d’ailleurs maintenant, il est professeur de droit à la faculté d’Aix-en-Provence… c’était quelqu’un de complétement didactique, un obsédé de la science. Je crois qu’on était tellement à l’opposé… le pôle nord et le pôle sud… qu’on a fait tourner la terre dans tous les sens…
- Francis Lalanne, à cette époque-là, vous saviez déjà que vous alliez faire une carrière artistique ? Peut-être pensiez-vous être comédien ? Cette façon de porter le manteau de votre maman… je sais que vous l’adorez… mais c’était aussi de la provocation de mettre le manteau d’une femme et de mettre son foulard. Les cheveux étaient déja longs comme ça ?
- Oui oui oui, enfin pas comme ça mais ils commençaient à être bien longs déjà oui…
- Vers quelle carrière vous destiniez-vous ?
- Je voulais être comédien, je voulais faire du théâtre…
- Ah oui, pas chanteur ?
- Non pour moi la chanson, c’était une évasion, c’était ma dissidence la chanson. J’ai écrit une chanson, sur mon dernier album MAI 86, qui s’appelle “Dissident”, justement en pensant à tous ces adolescents qui écrivent des chansons ou des poèmes sur leurs cahiers, pour affirmer justement cette personnalité cachée qui est la leur, la vraie, celle de leur être profond, et qu’on ne leur laisse pas toujours exprimer. Et pour moi la chanson c’était la dissidence, cette façon d’échapper un petit peu au destin quelque part, curieusement, et justement de faire le point sur mon être profond…
- Vous savez pourquoi, enfin vos cheveux si longs, on dit dans certaines civilisations que les cheveux sont le siège de l’âme… c’est pour ça ? Vous avez dit quelque part que vous refusiez la mutilation, donc la coupe de cheveux et que c’était votre animalité que vous portiez sur vos épaules.
- Oui, et dans animal, il y a “anima” qui est l’âme. Je crois que les animaux ont ceci de plus que nous, ils portent leur âme sur eux, c’est-à-dire qu’ils vivent leur âme tandis que nous nous avons toutes les pollutions de la pensée qui font qu’on a du mal à faire le point sur l’âme. Pour moi mes cheveux, oui ça fait partie de cette expression-là.
- C’est un drapeau aussi, c’est aussi un signe politique, je pense à Castro, les cheveux, les barbus qui ont refusé de couper leur système pileux tant que la révolution ne serait pas achevée…
- Je crois que l’âme est le dernier centre d’éclosion de la véritable contestation dans un monde de plus en plus matérialiste.
- Quel est votre engagement politique aujourd’hui ?
- Je suis Groucho-marxiste !
- Ah ben tiens, on va rester du côté de chez Marx, l’autre, pour écouter un dissident, un refusnik, Vissotski, qui n’est plus là, hélas…
- Oui Vissotski, c’est pas un calcul mais…
- Dites qui il était quand même en quelques mots…
- C’est pour moi le plus grand chantre de l’âme, j’allais dire de l’âme russe contemporaine, c’est-à-dire russe pas soviet.
~ Pause musicale avec Vladimir VISSOTSKI ~
- Francis Lalanne, avant d’être le Francis Lalanne vendeur de disques, classé dans les hits-parade, vous ne refusez absolument pas tous ces hochets de la gloire ?
- Pas du tout.
- Vous ne refuseriez pas une médaille, une décoration ? Si on vous donnait la légion d’honneur, vous l’accepteriez ?… vous êtes trop jeune… enfin l’équivalent ?
- La légion d’honneur, je ne l’accepterai pas pour une raison simple, c’est que j’estime que c’est une chose… y’a des gens qui ont fait la guerre tout ça, et…
- Je suis d’accord avec vous, mais enfin, disons Arts et Lettres alors…
- Ah oui pourquoi pas, oui… Si vous voulez moi je respecte la légion d’honneur, je trouve ça un peu, enfin c’est dommage de faire d’une chose qui était sacrée pour des gens qui se sont battus… et Dieu sait si ils ont souffert, ça représentait quelque chose pour eux… une sorte de tarte à la crème.
Quoique je pense qu’il vaut mieux donner aussi, enfin c’est bien qu’il y ait des décorations, qu’on décore les gens pour la paix aussi, qu’on décore un artiste je trouve ça bien mais je crois qu’il faudrait faire une décoration spéciale pour un artiste… La légion d’honneur, je crois qu’il faut laisser ça aux gens qui ont fait la guerre parce que ça représente quelque chose pour eux… Tout ce qu’on vous donne avec amour, il faut l’accepter. Je crois qu’il n’y a pas de préjugé à avoir par rapport au geste.
Rechercher les honneurs, non non je ne recherche pas les honneurs, mais si tout d’un coup, il y a une distinction qui arrive, ou un prix, ou quelque chose comme ça, moi je prends ça comme un geste d’amour, un acte de confiance et en général ça me rend très heureux.
- Vous êtes également passé par le Conservatoire…
- Oui
- Et nous avons bien sûr interrogé votre professeur de l’époque…
- Non ?
- Oui
- Oh… Irène…
- Mademoiselle Lamberton, professeur au Conservatoire de Marseille…
Irène Lamberton :
« C’était un de ces élèves modèles qu’on rencontre quelquefois dans sa carrière et qu’on a la joie de rencontrer, parce qu’on ne l’oublie pas. Il avait une nature très riche, spontanée, généreuse voire débordante, qui était vraiment ouverte à tous les arts, à la parole, à la musique, au chant, à la danse, à l’escrime, et encore je dois en passer… Et, une sensibilité merveilleuse, c’était une sorte, à la fois d’humilité et d’intelligence, parce qu’il acceptait très volontiers des réfléxions cinglantes Je vous assure que je ne l’ai pas épargné, de façon à ce qu’il contrôle justement cette nature débordante. C’était pareil pour les exercices de respiration qu’on lui imposait, de façon à ce que sa voix devienne sonore, que le volume, l’ampleur, la chaleur soient plus agréables. Franchement, il s’est plié à tout ce que je lui ai demandé… »
- Ah Irène… Cette dame m’a tout appris, je veux dire, quand je suis arrivé dans son cours, je ne savais pas parler, je savais rien. Elle a été, ça a été mon maître et c’est toujours mon maître. C’est quelqu’un, je veux dire… je vais régulièrement, bon, je travaille tous les jours ma voix, depuis toujours, depuis que je suis chez elle, tous les jours de ma vie je continue à mettre en pratique ce qu’elle m’a appris. Et quand j’ai l’occasion, d’ailleurs, je vais la voir, pour justement, pour qu’elle me dise si j’ai fait des progrès, ou dans quelle direction il faut que je travaille. Je veux dire c’est quelqu’un… c’est surtout un être tellement exceptionnel.
Physiquement, je voudrais la décrire un peu pour les gens qui écoutent la radio, c’est… dans “La belle au bois dormant” de Walt Disney, il y a trois petites fées, vous savez, qui protègent le prince charmant, elle me fait penser à une de ces fées… Pour moi c’est une fée.
Elle enseigne toujours au Conservatoire de Marseille d’ailleurs si il y a des jeunes qui m’écoutent là-bas, j’ai jamais rencontré… c’est un vrai professeur, c’est un vrai maître… Quand vous arrivez en face d’elle, elle ne s’intéresse absolument pas à ce que vous possédez déjà. Je me rappelle la nature que j’avais, elle m’a dit ça ça ne m’intéresse pas, ça c’est à toi par contre j’aimerais bien que tu puisses articuler une phrase correctement sans te prendre les pieds dedans. J’étais même presque un peu bègue à l’époque, toujours d’ailleurs quand je suis très ému je bégaie un peu, je suis très ému de l’entendre…
- Alors, est-ce qu’on peut lui dédier “Panthère” par exemple ?
- Ah non non !
- Non, pas celle-là ?
- Non. Vous savez, Irène n’est jamais venue me voir sur scène et un jour je lui ai dit : « Irène… »
- Pourquoi ? Vous ne voulez pas qu’elle vous voit sur scène ?
- Mais non, mais en fait, elle a un peu peur de la foule et tout ça. C’est vrai que dans mes concerts, il y a des mouvements de foule qui font que pour quelqu’un, un petit peu comme ça… Mais alors un jour, elle m’a dit une chose, elle savait pas comment se justifier… Je lui ai dit : « Écoutez Irène, j’aimerais bien quand même que vous veniez me voir une fois, je vais vous installer dans un coin à part ». Et alors elle m’a dit : « Écoute Francis, pour moi tu es avant tout un acteur, alors ce que j’aimerais, un de ces jours, c’est que tu joues une vraie pièce ».
~ Pause publicitaire ~
- Ça va ?
- Ah oui, ça va bien… c’est émouvant pour moi d’entendre…
- Pour moi aussi…
- Mais je ne sais pas comment vous avez retrouvé ces gens-là… j’suis assez ému là…
- C’est quelquefois un petit peu indiscret. Nous avons peur Jean-Pierre et moi lorsque nous entendons certaines choses, nous ne voulons pas que cette émission vire au psychodrame, ni faire de la psychanalyse de bazar. C’est un peu angoissant, mais on ne peut pas s’en empêcher…
- Bien sûr
- Et votre émotion est notre plus beau cadeau… Alors on continue, on va parler encore des débuts, là je pense que ça sera moins émouvant mais peut-être assez constructif d’écouter Joël Cartigny, qui a été le premier à vous ouvrir les bras, alors qu’il était chez Phonogram…
Joël Cartigny :
« J’ai écouté une maquette de deux ou trois titres qui m’a été présentée par Philippe Langlois avec qui je travaillais à ce moment-là pour un groupe de rock qui s’appelait “Stop”, et j’ai complétement craqué sur les chansons, j’ai voulu rencontrer Francis, un mec qui fait des chansons comme ça à vingt ans, je veux voir, je veux toucher, je veux sentir, parce que c’est exceptionnel d’écrire comme ça et de donner autant d’émotion… J’ai vu arriver quelque chose d’intemporel, avec des cheveux d’un mètre vingt, des mocassins mohicans. Il avait un look personnel vraiment à lui et qui était complétement anti-mode… »
- Joël est la seule personne que j’ai rencontré à cette époque-là - je crois que j’ai vu à peu près tout le monde - qui ait réagi positivement par rapport à ce que je faisais. Lui, il voulait me signer tout de suite en tant qu’artiste et c’est ça qui a tout déclenché.
- C’est intéréssant à entendre Joël Cartigny parce qu’il nous rappelle que vous êtes devenu tout de suite star c’est-à-dire que vous n’avez pas eu cette longue période d’apprentissage, vous n’êtes pas passé par le tunnel, il y a souvent dix ans. Tous ceux qui réussissent aujourd’hui, ou presque tous, à part peut-être Jeanne Mas, et encore Jeanne Mas a vécu huit ou dix ans en Italie avant de devenir Jeanne Mas ici en un an, mais vous, vous étiez star à vingt-trois ans…
- Non, pas à vingt-trois ans, à dix-neuf ans.
- À dix-neuf ans ? Je vous ai vieilli, excusez-moi.
- À dix-neuf ans, j’ai pas ce qu’on appelle ramé quoi…
- Voilà, et Joël Cartigny explique ça.
- Mais en tous cas, j’ai vu tout le monde avant lui et tout le monde a été unanime à l’époque, tout le monde m’a dit : « Repassez dans dix ans ».
- Et coupez-vous les cheveux non ?
- « Coupez-vous les cheveux et rangez-nous vos ballades qui ont mille ans ». On était quand même il faut dire à cette époque-là, et c’est tout à l’honneur de Joël Cartigny, en pleine période disco, et arriver avec “La maison du bonheur”, je sais pas comment vous décrire la tête des gens quand je leur chantais “La maison du bonheur”. Ils savaient pas comment se débarrasser de moi. Mais c’est vrai que dans une maison de disque, la seule personne que j’ai rencontrée et qui m’a tout de suite dit oui, c’était Joël Cartigny. Je suis très reconnaissant de ça parce que ça a déclenché beaucoup de choses chez moi et notamment une prise de confiance, parce que quand toute la journée vous avez des gens qui vous disent que ce que vous faites, c’est nul, y’a un moment vous finissez par le croire.
- Alors, vous dites : une prise de confiance. Ça c’est extraordinaire parce que, écoutez ce que lui a pensé de vous…
Joël Cartigny :
« Il était très sûr de lui, c’est ce qui m’a beaucoup surpris, sûr de cette veine, mais pas sûr de lui comme une arrogance. Il maîtrisait bien déjà à la fois ses paroles et sa voix, ça c’était authentique, enfin moi je l’ai senti authentique, sûr de lui, pas du tout timide… Il est quand même le représentant des angoisses des mômes, et c’est bien parce qu’il est, et je le pense, authentique. Mais j’aurais sûrement eu beaucoup de conflits avec lui, parce que c’est quelqu’un qui a des idées bien arrêtées, qui sont d’ailleurs pas toujours cohérentes, parce qu’il veut absolument aller au fond de ses idées, sans tenir compte des avis, et je crois qu’il a raison. La preuve en est c’est qu’il réussit. Enfin, peut-être, moi j’aurais eu ce problème, il est peut-être un peu trop sûr de lui… »
- Oui ben écoute Joël si tu m’entends, si je suis sûr de moi comme tu le dis, c’est d’abord parce que je suis un frimeur et que, quand je suis devant quelqu’un, comme je suis fier, j’ai pas du tout envie qu’il pense qu’il a l’ascendant sur moi.
Mais c’est vrai que quand j’ai su qu’il y avait quelqu’un dans une maison de disques qui s’intéréssait à moi, ça m’a vraiment rendu très sûr de moi et c’est un peu grâce à lui, c’est à lui que je le dois.
- Il dit “sûr de lui”, d’abord un peu arrogant puis il rectifie en disant “maître de lui”. Vous savez “je suis maître de moi comme de l’univers” puiqu’on continue à citer nos classiques, donc pas arrogant mais maître de vous, lucide, conscient…
- Oui et puis c’est vrai que je me maîtrise bien… c’est vrai…
- Et puis le conflit, de quel conflit veut-il parler ? Vous auriez eu des conflits si vous aviez pu continuer à travailler ensemble ?
- D’abord le self-control parce que c’est vrai que j’ai beaucoup de self-control. Mais vraiment c’est quelqu’un avec qui j’aurais aimé avoir des conflits parce que c’est un grand réalisateur…
- Parce que les conflits permettent de progresser…
- Complètement, les rencontres, les chocs de sensibilité dans un studio, ou en matière d’art, ce sont vraiment les porteurs de choses absolument incroyables. Un de ces jours je crois, je vais m’offrir ça, je vais faire un disque avec lui en tant que réalisateur, y’a eu un rendez-vous raté là mais j’crois qu’on va remettre les pendules à l’heure…
- Vous avez demandé à écouter les Doors…
- Oui
- Un titre particulier vous plait ?
- Tous ! Je veux dire les Doors ça fait partie des gens comme Léo Ferré, vous pouvez mettre le bras du disque au hasard, ils sont en train de parler d’une chose qui vous concerne directement… j’ai choisi “Riders on the storm” parce que c’est… je vous dirai pourquoi après…
~ Pause musicale avec THE DOORS, “Riders on the storm” ~
- Francis Lalanne, vous m’avez dit je vous dirai pourquoi j’ai choisi ce titre des Doors “Riders on the storm” et moi je vous sors mon “Léo Ferré”, parce que il est là aussi. Vous m’avez parlé de Ferré, et justement, on l’a en témoignage…
- Ah bon ?
- Oui, c’est extraordinaire, vous me parlez de Léo Ferré, et il est là, sur le magnéphone bien sûr, pas en chair et en os. Écoutons-le et vous me parlerez des Doors après…
Léo Ferré :
« J’ai connu Lalanne à propos d’une émission, une émission de radio que je faisais avec Foulquier, il y a quelques, je sais pas, trois quatre ans, et au cours de cette émission, à un certain moment, Foulquier se met en rapport avec la Maison de la Culture du Creusot et dans laquelle passait Lalanne. Et alors, on a su, ce qui est extraordinaire parce que je n’ai jamais vu ça, on a su que Lalanne avait interrompu son tour de chant sur la scène, allumant une petite radio en disant aux gens :« Maintenant je m’arrête, on écoute Léo Ferré ». Et ça a duré, je sais pas, trois-quarts d’heure une heure cette interview. Ça n’existe pas ça, c’est rare de trouver des chanteurs qui soient aussi sensibles… Il a beaucoup de chance de pouvoir écrire aussi jeune, de pouvoir aussi avoir démarré aussi jeune, c’est très rare ça vous savez… »
- Je… je… je… je suis très très ému de… j’ai du mal à parler aujourd’hui parce que vraiment, tous ces témoignages… en plus c’est des gens pour qui j’ai tellement d’amour…
- Vous le connaissez bien Léo Ferré ?
- C’est-à-dire que, je crois qu’il y a surtout quelque chose de très fort entre nous, je crois qu’il y a une espèce de passion instinctive comme ça qui se communique chaque fois qu’on se rencontre et qu’on a d’ailleurs du mal à exprimer, lui comme moi…
- Alors, lui, Léo Ferré, il s’est adressé à nous tous hommes, femmes, vous vous adressez plus particulièrement donc à ces mômes, c’est ce que nous disions tout à l’heure, à l’angoisse des mômes, alors comment ? Parce que vous l’avez vécu ?
- Est-ce qu’on peut parler de l’angoisse des mômes ? Je crois qu’on est tous des mômes quelque soit notre âge, je veux dire, quand je suis avec Léo, y’a des gens qui pourraient dire que c’est mon ancêtre, moi j’ai l’impression que c’est mon frère, lui dit d’ailleurs lui-même quand il parle de moi, il dit que je suis son frère. C’est quelqu’un qui n’a pas d’âge, je ne crois pas en l’âge, je ne crois pas que l’âge existe, je crois qu’on a tous un enfant en nous, qu’on essaie de sauver du monde des adultes et Dieu sait si le monde des adultes est corrosif, et Dieu sait si on nous pousse à tuer l’enfant qui est en nous. Et c’est cet enfant-là que des gens comme Ferré arrivent à sauver. Je crois que c’est pour cet enfant-là que je chante, quelque soit l’âge.
Je me suis retrouvé un jour sur un plateau de télévision avec Léo, et je crois que cette relation qu’il y a entre nous, elle s’est concrétisée à cet instant. On a chanté ensemble “Avec le temps”, lui m’accompagnant au piano et moi chantant, je crois que ce jour-là plus que jamais, à cet instant-là où j’ai chanté où j’ai pas pu ni retenir mes larmes ni mon émotion, où justement le contrôle dont parle Joël, je ne l’avais plus sur moi, j’ai ressenti très fort que cet enfant-là était entre nous et que c’était cet enfant-là qui nous unissait. Et je crois que c’est cet enfant-là qui m’unit aux gens qui m’aiment et aux gens qui m’écoutent, c’est pas vraiment un enfant qui a des papiers d’identité, c’est un enfant qui est hors du temps… un enfant qui existe depuis la nuit des temps…
- Puisque vous parlez si bien de l’enfance, si nous écoutions Mozart, cet enfant génial ?
- Oui
~ Pause musicale avec MOZART ~
- Francis Lalanne, ce portrait serait complètement incomplet, tronqué, comment dirais-je, flatteur ? si on ne faisait pas un petit peu d’auto-critique, ou de critique…
- Il faut oui…
- Auto, je ne sais pas, c’est vous qui ferez votre auto-critique, mais on va donner la parole à quelqu’un qui vous connaît bien et qui, je ne sais pas comment l’appeler parce que je pense que vous ne l’appelerez pas ni votre directeur artistique ni votre assistant ni votre manager, Richard Hubert…
- Ah oui Richard… c’est, c’est Richard, oh la la…
- Comment parler de son collaborateur préféré ?
- Disons que c’est mon, mon…
- Un autre vous ?
- C’est mon frère d’âme…
Richard Hubert :
« Il est bourré de projets donc il poursuit toujours dix lièvres à la fois. Il est jamais là où il faut quand il faut donc on peut toujours lui courir après pour le rattraper. C’est un artiste dans la vie courante, c’est avant tout et toujours un artiste c’est-à-dire c’est toujours quelqu’un qui est en quête de communication et de choses à dire ou qu’il va pouvoir transmettre dans son comportement d’homme. Il est pareil dans la scène et dans la vie, quelque part sur scène et dans la vie. C’est un nomade dans l’âme donc il n’a pas de maison, il n’a pas de point fixe et pas de montre non plus. Le problème c’est de le trouver, de savoir où il peut se trouver dans Paris au moment où on en a besoin, dans Paris ou ailleurs. Il a une vie complétement éclatée, déjà on sait pas où le trouver, et après quand on l’a trouvé, on est obligé de courir dans tout Paris pour chercher ses affaires, il peut avoir sa guitare au nord de Paris et ses chaussures au sud de Paris… »
- Il craque là, je crois qu’il est en train de craquer. C’est quelqu’un… l’admiration que j’ai pour lui est sans bornes parce qu’il est je crois la seule personne dans le monde, qui est capable de me supporter plus de vingt-quatre heures… y’a pas beaucoup de gens… c’est absolument extra, je ne sais pas d’où il puise cette force, je crois qu’il faut beaucoup d’amour et beaucoup d’humilité, de générosité pour supporter quelqu’un comme moi comme il le fait, c’est insensé. C’est impossible de travailler avec moi, enfin je veux dire d’être responsable de quelqu’un comme moi, c’est carrément une gageure…
- Vous êtes plus que bohème, vous êtes carrément nomade…
- Oui… Dès que je possède quelque chose… vous voyez dès que je suis ému je begaie… quand j’ai l’impression de posséder quelque chose, pour moi c’est une forme d’atteinte à ma liberté donc j’essaie de posséder le moins de choses possibles, à commencer par un lieu.
- Vous dites “je n’ai pas de lieu, pas de maison”, pas de maison, pas de lieu ?
- Si, j’ai des maisons, mais ma maison, c’est les gens que j’aime, c’est ça ma maison et curieusement le titre “La maison du bonheur” c’est ce que j’ai voulu exprimer dans la chanson, pour moi l’image que j’ai de la maison, c’est deux bras qui s’ouvrent… Voilà.
- Alors, dans l’auto-critique, qu’est-ce que vous, vous trouvez à part ? Ce ne sont pas des défauts disons…
- Non, mais si… De toute façon je vais vous dire, on vit dans une société, si on veut être quelqu’un de bien, on est obligé de conserver son sens critique et de trouver des défauts partout. Moi personnellement je ne crois pas aux défauts, je ne crois qu’aux qualités, pour tout le monde d’ailleurs, puisque finalement, les défauts et les qualités c’est pareil, c’est uniquement, ça dépend du miroir avec lequel on le regarde, du prisme, de la sensibilité à travers laquelle passe justement cette qualité ou ce défaut. Par exemple, pour quelqu’un être orgueilleux, ça va être un défaut, pour quelqu’un d’autre ça va être une qualité.
À partir du moment où une chose, une chose en soi n’est pas un défaut c’est la façon dont on la pratique qui peut faire que ça devient un défaut. Quelqu’un de mégalomane par exemple, ça peut être une qualité la mégalomanie, seulement on vit dans une société de culpabilité, de culpabilisation où finalement il y a des mots-étiquettes comme ça qu’on se jette à la face comme des choses à écarter de sa vie si on veut être quelqu’un de bien c’est-à-dire quelqu’un dans la norme.
En ce qui me concerne, comme je n’ai pas la volonté d’être dans la norme de ce qu’il faut être pour être “quelqu’un de bien”, je suis sûrement quelqu’un de pas bien et donc je suis bourré de défauts… ma vie n’est qu’un défaut et je l’assume en tant que tel mais je crois que j’ai les défauts de mes qualités et les qualités de mes défauts. Je crois qu’à partir du moment où les gens m’aiment, ils m’aiment comme je suis et à partir du moment où ils ne m’aiment pas, ils détestent tout ce que je suis. Je crois qu’il faut le vivre comme ça, mais de toute façon pour moi, même la haine c’est de l’amour !
~ Pause musicale avec Francis LALANNE, “Que l’apocalypse soit” ~
- GRAND FORMAT Francis Lalanne, dernier chapitre…
- Hélas parce que maintenant il va falloir que j’attende longtemps pour réentendre tous ces gens que je vois si peu et que j’aime si fort…
- Patrick Dupont par exemple.
- Ah Patrick !
- Vous pouvez l’écouter tout de suite…
Patrick Dupont :
« Francis, sur scène c’est comme Brel, c’est la même chose, c’est le même pouvoir de séduction, c’est le même pouvoir d’imposer aux gens sa vérité à lui… Maintenant l’homme c’est quelqu’un qui n’est pas vulnérable dans la mesure où il se connaît complétement, c’est quelqu’un qui ne fait aucune concession, ni à lui-même, ni aux autres et ni à la vie. C’est un, finalement c’est un grand grand rigoriste et comme il est très jeune, y’a beaucoup de gens qui ne comprennent pas ça, parce qu’il a un sens de la rigueur qui est très très rare. Il est hyper respectueux des autres, Francis c’est pas quelqu’un qui oublie les autres comme ça, il respecte les rythmes, les découragements. Y’a eu des périodes de découragement, des périodes d’euphorie et il était tout le temps à l’écoute de ça… »
- Patrick, c’est un danseur donc c’est quelqu’un avec qui on peut parler de la rigueur. J’aime beaucoup les danseurs justement parce que ce sont des gens qui sont rigoureux par vocation c’est-à-dire que la rigueur pour eux, c’est tous les matins à neuf heures, à la barre…
- On ne triche pas, c’est un métier dans lequel on ne triche pas !
- Si vous voulez, ce qui me fascine dans ce métier, c’est que c’est encore un des métiers où l’on est obligé de ne pas tricher. Hélas, et de plus en plus, dans la branche artistique, il est facile de tricher. Et s’il n’y a pas une réaction profonde au niveau de nos métiers, je pense que l’idée de la rigueur, l’idée de l’art, ces petites choses populaires que l’on pratique, vont se perdre et que l’art va aussi devenir un objet de consommation pure comme les sandwichs, le fast-food et compagnie alors bon, les danseurs, ils sont, tous les matins quand ils se lèvent, confrontés à leurs limites. Ils ont le miroir qui leur dit, hélas, la vérité et ça c’est une chose que je respecte beaucoup et qui me rassure beaucoup par rapport à cette obsession de la rigueur effectivement que j’ai.
- Il a bien résumé votre personnage public et votre personnage privé, il a parlé de messe, de communication et de communion avec le public. Communion, messe, ça c’est l’aspect prophète…
- Plutôt mystique si vous voulez.
- Mystique oui, vous êtes un peu une incarnation de Jésus…
- Non non, pas du tout…
- Ça vous ennuie peut-être mais on pense à Jésus quand on vous voit.
- On a pensé à Cochise aussi donc…
- Ah bon, ben Jésus c’est un chef indien…
- C’est peut-être le Christ des indiens… Non mais je pense que je suis avant tout quelqu’un de mystique, de très mystique, et ça m’apporte énormément, et dans ma réflexion et dans ma vie.
- Mais vous êtes quelqu’un, Francis Lalanne, d’extraordinairement attentif, savoir écouter les autres, et Patrick Dupont l’a très bien remarqué…
- Oui mais si vous voulez, je comprends que ça fascine Patrick mais finalement si on veut bien…
- Ça m’a fascinée moi.
- Ah oui aussi ? Si on veut bien se pencher sur la question, c’est de la déformation professionnelle. Finalement, c’est mon gagne-pain de faire attention aux autres. Bon, vous allez dire que peut-être, je fais une pirouette pour me cacher derrière quelque chose qui me trouble mais de toute façon, moi je raconte les gens, je raconte les histoires, je raconte ce que je vois et c’est pour ça que peut-être, j’ai une hyper attention et j’ai l’hypertension des autres c’est sûr mais j’ai eu une période très difficile au début de ma carrière quand on commençait à me reconnaître dans la rue et que j’avais l’impression que plus jamais au monde, je ne pourrais regarder sans être vu. C’était l’arroseur arrosé si vous voulez. Et cette période a été très difficile parce que tout d’un coup j’ai eu l’impression que j’allais m’assécher complétement et ne plus pouvoir créer. Et finalement, la vie est formidable parce que même quand vous êtes très très célèbre, y’a toujours un endroit où personne ne vous connaît et il se passe toujours quelque chose dans cet endroit-là, donc c’est formidable, j’ai toujours des choses à raconter…
- Le dernier disque sera un disque de Brel, ça me paraît normal, en plus Patrick Dupont vous a comparé à Brel en scène. Vous avez choisi d’écouter “Quand maman reviendra”…
- Oui, c’est une des rares chansons de Brel que je connaisse et il m’a été donné de la chanter. C’est Antoine qui m’a fait découvrir cette chanson, Antoine, mon vieux copain et j’ai eu le grand honneur et le grand bonheur de la chanter un jour en Belgique, avec François Rauber au piano, et c’est un moment que…
- François Rauber qui était l’accompagnateur de Jacques Brel…
- Oui, et c’est un moment de ma vie que je n’oublierai pas, parce que, vous savez, ces musiciens de cette génération sont des êtres rares, et quand vous avez l’occasion de partager ce voyage avec eux, c’est à dire leur expérience musicale et finalement tout ce que vous avez vécu vous en tant que jeune chanteur dans la musique, qui leur échappe un peu quelque part, y’a une espèce de synthèse très harmonieuse que j’ai vécu très très fort ce jour-là. Cette chanson pour moi, ça me rappelle ce moment que j’ai vécu avec François…
- Merci Francis Lalanne pour cette heure et demie que vous nous avez donnée, ce moment de votre vie…
- C’est moi qui vous remercie, surtout pour tous ces cadeaux, tout ces gens que j’aime, que grâce à vous j’ai entendu, enfin un petit peu…
~ Pause musicale avec Jacques BREL, “Quand maman reviendra” ~
* Transcription : Albator.
